Eva est une femme de paix, de consensus, s'opposant au "choc de civilisations", prônant la tolérance, le dialogue et même la communion de civilisations. Elle veut être un pont fraternel entre les différentes religions monothéistes. Elle dénonce les fondamentalismes, les intégrismes, les communautarismes sectaires et fanatiques, repliés sur eux, intolérants, va-t-en-guerre, dominateurs, inquisiteurs, haineux, racistes, eugénistes, impérialistes.
Le dialogue des cultures bat de l’aile. Le bombardement de Gaza et la mort de centaines d’enfants et de civils palestiniens font peser le doute sur ses vertus. Après tout, un tel dialogue n’est pas censé opérer uniquement dans des congrès aseptisés, loin des lieux des conflits. Sa vocation est de substituer le respect de l’autre et son écoute aux armes brandies sur les champs de bataille. Les bonnes volontés n’auront pas eu raison cependant de celles-ci qui obéissent à d’autres motivations.
Le dialogue des cultures produit en effet une impression réconfortante d’égalité entre des nations dont chacune aurait sa personnalité culturelle bien à elle. On n’a plus affaire, dans un tel schéma, à des économies inégalement développées, et encore moins dépendantes au sein d’une économie mondiale hiérarchisée, mais à des cultures et civilisations en pleine possession de leur destin et responsables de leurs actes. Privilégier l’aspect culturel dans le dialogue et in fine l’identitaire, revient à mettre en avant la spécificité des nations les unes par rapport aux autres et à souligner leur différence de nature. La dynamique de la division internationale du travail se retrouve dès lors gommée. Tout acte rebelle envers les grandes puissances « démocratiques », est traité comme produit d’une culture donnée, sans que les liens de celle-ci avec l’environnement international soient pris en considération. Autrement dit, on confine un pays et une culture dans une prétendue spécificité dont ils auront à répondre.
On réussit, par un tour de passe-passe, à produire une image inversée de l’ordre réel existant. C’est l’aire du tiers-monde économiquement handicapée qui devient impérialiste en raison de sa culture belliqueuse. Le barbare moderne est du même coup inventé et met en danger la modernité démocratique de l’occident pacifique ! Nous sommes loin de la problématique de l’échange inégal, David s’est métamorphosé par magie en Goliath.
L’occident des droits de l’homme se donne bonne conscience. Les images de la faim et de la mort n’ont rien à voir avec sa civilisation. Les enfants tombés sous les bombes à Gaza relèvent d’un fait culturel nommé Hamas, qui est l’expression d’une religion violente et hermétique à la démocratie. L’islam est pointé du doigt comme religion du voile et du terrorisme. Nulle part les questions de fond sur les intérêts économiques en présence, sur la place des multinationales, sur le complexe militaro-industriel américain, sur le capitalisme tout court, ne sont soulevées à ce sujet. Dans le meilleur des cas, on discute des bons musulmans ouverts à la modernité, et des autres dignes de tous les châtiments. Le capitalisme fait bon usage de son libéralisme et de sa démocratie.
D’où l’urgence pour les militants du dialogue des cultures de le recadrer, de le repenser, de le ramener à son contexte. Le dialogue des religions est certes une excellente initiative pour mieux se connaître, mais peut-il résoudre autre chose en dehors de lui-même. Il ne peut en tout cas remplacer la négociation sur le plan économique et la prise en compte des dégâts que la suprématie capitaliste a causés.